Signaux contradictoires du Nord au Sud, et hypocrisie des gouvernements européens vis à vis de leur propre Commission

Il existe semble-t-il une contradiction entre dire qu'il faille aider le Sud à se développer, par exemple dans son agriculture et son industrie, et, en même temps, déverser des produits agricoles subventionnés sur ses marchés émergents, tout en lui refusant la baisse des droits de douanes pour ses exportations. Les USA et l'UE pratiquent cette gymnastique cynique.

Il ne suffit pas d'expliquer que cela ruinerait des pans entiers de l'économie pour la justifier lorsque l'on sait que depuis des années des approches électoralistes ont empêché d'effectuer des réformes en profondeur permettant d'accompagner économiquement et surtout humainement les restructurations; le cas récent de la pêche en est l'exemple le plus criant.

De même lorsque la Commission Européenne propose par exemple de réformer la Politique Agricole Commune, (à l'horizon 2006), elle ne le fait pas en vue d'empêcher que la France reste le second exportateur mondial de produits agricoles, mais bien parce que la course à la subvention est devenue, surtout pour les grandes exploitations, (20% des exploitations se partagent 80% des subventions), le principal leitmotiv de production, au détriment souvent de la qualité, comme l'a démontré le cas (d'école) des farines animales.

Le problème en fait n'est donc pas tant de voir des complots partout et imaginer que les Commissaires défendent les intérêts de leurs pays respectifs, jetant ainsi l’opprobre et la suspicion sur l'honneur de hauts fonctionnaires, mais que la classe politique américaine et européenne préfère caresser dans le sens du poil leurs électorats respectifs plutôt que d'accomplir une politique non pas d'austérité, sèche et brutale, mais ouverte vers le futur et vers le monde en ce sens qu'elle planifierait et accompagnerait les mutations, du moins celles qui sont prévisibles.

Il est temps d'admettre par exemple que le Nord se spécialise de plus en plus dans les industries de pointe et que se profile à l'horizon l'agriculture de qualité, la néo-ruralité, le tourisme, les échanges culturels et "éducationnels", les transports propres à base d'hydrogène,l'énergie renouvelable. Tandis que le Sud -tout en ne négligeant pas ces nouveaux domaines, se spécialise profondément dans les métiers aujourd'hui en voie de saturation au Nord et/ou engoncés dans des désuétudes et autres désenchantements, sans oublier les réglementations et les droits sociaux qui les rendent à la fois prohibitifs et peu rentables.

On voit d'ailleurs cette division se réaliser au sein même de l'immigration du Sud venant au Nord lorsqu'elle vient faire des métiers que les gens du Nord ne veulent plus accomplir.

Bien sûr d'aucuns peuvent rétorquer que justement le déficit du droit social des pays du Sud et la brutalité des délocalisations dans les pays du Nord empêchent de raisonner ainsi et qu'en fait la mondialisation s'est restreinte à une globalisation des économies d'échelle sur fond de manipulations financières, délits d'initiés et corruption comptables, ce qui nécessiterait d'interdire les délocalisations, de taxer les flux financiers, de convaincre les pays du Sud à ne pas adopter le style de la société de consommation occidentale, appauvrissant et destructeur de la planète.

Hélas la réalité est plus complexe puisque par exemple le Sud a bien plus affaire aujourd'hui au défi urbain, c'est-à-dire au phénomène, conjoint, de la technique et de la ville, à ce que cela veut donc dire que de "monter à la ville" comme on le disait en France dans les années 30-50, qu'à la seule emprise des volontés de puissance négatives profitant de la complicité de ses propres élites locales pour s'enrichir avidement.

Ce n'est pas en proposant plutôt la frugalité au lieu du confort que l'on arrivera à faire admettre aux peuples"qu'il faille réguler" alors qu'ils ont été privés de tout pendant des dizaines d'années par des élites néo-aristocratiques comme le furent au fond les régimes communistes, ou par des élites néo-coloniales, telles qu'elles se comportent encore en Amérique du Sud et en Afrique.

Le Nord peine de toute façon à s'entendre au niveau mondial pour façonner les institutions adéquates aux exigences d'une régulation mondiale. De l'autre côté les mouvements dits "antiglobalisation" ont oublié que pendant des années leurs têtes pensantes ne sont pas battues pour réformer "le Système" dans ce sens là mais en vue de le détruire purement et simplement.

Il n'est dans ce cas pas étonnant d'observer que l'absence de contre-pouvoirs issus de la société civile face à la quasi-unanimité d'une classe politique productiviste et quantitativiste, ait engrangé un retard considérable en matière de régulation planétaire, ce qui alimente, qu'on le veuille ou non, la justification antimoderne des courants totalitaires de tous horizons et de plus en plus à l'unisson dans la haine et la rancœur.

Donner des lecons au monde avant de balayer devant sa porte, c'est encore une fois réitérer l'histoire de la paille et de la poutre. Au détriment de tous, planète comprise, même si celle-ci ne va pas aussi mal qu'il est prétendu par ceux dont le refus d'appeler à la réforme plutôt qu'au renversement aggrave au lieu de soulager les pollutions et les inégalités.